« Je suis… » : la phrase s’ouvre, mais ne s’achève pas.
Ces deux mots traversent près de cinquante années de pratique artistique de Li Shuang. Ils ne constituent pas l’affirmation d’une identité déterminée, mais le mouvement par lequel toute identité figée est progressivement dépouillée.
L’Histoire l’a successivement définie comme enfant issue d’une famille appartenant aux « cinq catégories noires » pendant la Révolution culturelle, comme artiste du groupe des Étoiles, protagoniste politique, détenue puis exilée. La société lui a ensuite attribué d’autres identités : femme, épouse, mère, artiste reconnue ou encore « artiste orientale ». Pourtant, aucune de ces définitions n’a jamais pu contenir pleinement son véritable soi.
Toute sa recherche s’est articulée autour de trois questions : comment préserver son authenticité sous le poids de l’histoire et de la société ? Qu’est-ce que la véritable liberté lorsque désir, relations et réussite façonnent notre existence ? Et, lorsque le corps et l’identité changent avec le temps, existe-t-il encore une essence de la vie qui demeure ?
Pour Li Shuang, la peinture n’est ni simple création d’images ni témoignage autobiographique. Elle est une pratique de la vie, une exploration du corps, des relations, du silence et de la conscience. Ce qu’elle appelle parfois le divin, la vie, la conscience ou le naturel désigne un lien plus vaste entre l’être humain et le vivant. Si « Je suis… » reste inachevé, c’est que l’existence véritable ne peut être enfermée dans aucune identité.
1. Entre le soi, le désir et les règles
Li Shuang naît à Pékin en 1957. Son enfance se déroule dans une période de bouleversements politiques qui frappent l’histoire de sa famille. À treize ans, lorsque son père est détenu et que leur maison est fouillée par les Gardes rouges, elle reste assise devant son bureau vide et éprouve soudain le besoin de le peindre comme s’il était encore là.
C’est ainsi que naît sa peinture : non comme choix professionnel, mais comme espace intérieur capable de préserver ce que le monde extérieur cherche à effacer.
Envoyée à la campagne en 1976, elle découvre le rythme de la nature. Elle observe les fleurs, les montagnes et les animaux, qui ne cherchent ni à s’expliquer ni à devenir autre chose. Elle comprend que la vie possède une force qui n’obéit ni à la politique ni à la volonté humaine : même blessée ou réprimée, elle continue de chercher son chemin.
À dix-neuf ans, elle réalise Autoportrait de jeunesse (1976). Face à son propre reflet, elle refuse de mesurer son identité selon les critères des autres et cherche, derrière son visage, une vérité qui ne puisse être réduite à une apparence.
En 1979, elle cofonde le groupe des Étoiles, collectif pionnier de l’art contemporain chinois, pour qui l’enjeu dépasse les formes artistiques : il s’agit de réaffirmer le droit de regarder, de s’exprimer et de choisir sa propre voie. L’art devient indissociable de la liberté.
En 1981, sa relation avec le diplomate français Emmanuel Bellefroid conduit à son arrestation. Elle refuse de nier ses sentiments et de dénoncer les membres des Étoiles. Condamnée à deux années de « rééducation par le travail », elle découvre que les règles extérieures finissent aussi par pénétrer le corps, le désir et le jugement que l’on porte sur soi.
Arrivée en France en 1983, elle découvre une autre forme d’exil : celle d’une image construite par le regard des autres. Dans Le Reflet raconté (1984), elle découpe et recompose des papiers d’emballage de cadeaux de mariage, comme pour se recomposer elle-même. Désir et hésitation (1985) poursuit cette réflexion : le désir féminin y apparaît partagé entre liberté, pudeur, dépendance, amour et peur.
2. Dans le silence, le doute et le refus
Des années 1980 au début des années 2000, Li Shuang développe un langage pictural profondément personnel. Ses femmes aux visages silencieux ne sont pas de simples autoportraits : elles incarnent différentes expériences de la conscience — solitude, désir, attente, maternité, protection ou force intérieure. Sa création se développe au cœur de la vie familiale, de la maternité, des responsabilités économiques et des relations.
La Questionneuse silencieuse (1996) fut créée à l’instant où Li Shuang assume son rôle de mère auprès de ses deux enfants, Edmond et Armand. La famille, les responsabilités maternelles et un quotidien relativement répétitif l’entouraient, mais des fenêtres commencèrent à apparaître de manière récurrente dans ses tableaux. La famille et la création ne sont plus des réalités opposées, mais des expériences qui s’interpénètrent.
Avec Vent doux, soleil chaleureux (2004), la femme représentée semble avoir acquis une capacité de retrait et d’observation. Le désir n’a pas disparu, mais elle n’a plus besoin de se prouver à travers le regard des autres. Sa peinture se rapproche peu à peu de la liberté.
La Grâce d’Éden (2007-2010) et Le Royaume aux cinq tiges (2009) approfondissent cette évolution spirituelle. Corps, plantes, fleurs et halos se connectent dans un espace intérieur où l’art devient un domaine de conscience et de force vitale.
Cependant, la reconnaissance du monde de l’art et du marché fait naître un nouveau danger : celui de remplacer la spontanéité de la création par l’image déjà reconnue de l’artiste. Une expérience de mort imminente vécue en 2002 l’amène à réexaminer profondément la vie, la mort et l’existence. Elle se retire progressivement du monde artistique parisien, non pour abandonner l’art, mais pour préserver sa liberté créatrice.
3. Vers l’éveil : lorsque la peinture devient un canal de la conscience
Dans les années 2000, Li Shuang quitte Paris pour se retirer dans le village d’Achères-la-Forêt, en bordure de la forêt de Fontainebleau. Elle transcrit phonétiquement ce nom en chinois par « Ashe », entrant en résonance avec le caractère chinois she (« 舍 ») : abandonner, lâcher prise. Sa prononciation évoque également le mot français jachère — une terre laissée en repos. La nature, la solitude et le silence lui permettent de déplacer la question « qui devrais-je devenir ? » vers une interrogation plus vaste : lorsque le récit du « petit moi » s’interrompt, comment la vie continue-t-elle à advenir ?
Les figures qu’elle peint deviennent progressivement plus abstraites. Les frontières entre corps, plantes, lumière et espace s’effacent. L’être humain ne disparaît pas, mais cesse d’être considéré comme une unité close : le corps devient réceptacle, médium, lieu de rencontre entre mémoire, forces vitales et conscience.
L’éveil ne signifie ni fuir la réalité ni éliminer le désir ou la souffrance. Il consiste à entrer dans un espace de conscience plus vaste, capable de les accueillir sans les opposer. Avec L’Éclat du Juste Milieu et L’Aube de la fleur cueillie, cette dimension spirituelle devient manifeste. Pourtant, Li Shuang ne cherche plus à quitter la réalité : elle revient pleinement dans la vie. Lumière et obscurité, bien et mal, vie et mort deviennent des distinctions produites par la conscience humaine, incapables d’épuiser ce qu’est la vie.
Ses très récentes œuvres de 2026, notamment Le baiser du dragon céleste, L’éclat du juste milieu et L’aube de la fleur cueillie, prolongent cette vision. Orient et Occident, terre et enfers, vie et mort, amour, désir et conscience s’y rencontrent. La lumière ne naît plus du refus des ténèbres, mais de leur traversée.
Li Shuang affirme aujourd’hui qu’elle « ne considère plus la création comme l’invention d’une image, mais comme le fait pour l’âme d’entrer dans un état de connexion, dans la joie fusionnelle de faire l’amour avec le Ciel. Lorsque l’artiste entre dans cet état de connexion, l’œuvre n’est plus quelque chose ayant été fabriquée artificiellement ; elle devient le processus par lequel une réalité qui existait déjà se révèle peu à peu ».
Dans un tel état de conscience, l’artiste ne devient plus l’unique créatrice de l’œuvre. Elle prend davantage le rôle d’auditrice et de témoin. Cette conception rejoint le concept du WuWei, le « non-agir » : non pas renoncer à créer, mais laisser la création advenir. Elle aime à penser que « tout le monde est artiste ». Il ne s’agit pas de devenir artiste professionnel, mais de retrouver la capacité de ressentir la vie, d’assumer sa conscience et de renouer avec sa vérité intérieure. L’art se manifeste dans la manière de vivre, d’affronter la peur, de traverser les relations et d’apprendre à aimer.
Aujourd’hui, les œuvres de Li Shuang ne cherchent plus à prouver une identité. Elles accueillent simultanément lumière et ombre, désir et peur, histoire et silence, vie et mort. Elles demeurent ouvertes, inachevées, disponibles à l’infini.
« Je suis… » reste ainsi une phrase ouverte. Le « je » n’est plus seulement l’individu constitué par l’histoire, la société et la mémoire, mais une présence capable d’entrer en résonance avec des dimensions plus vastes.
L’art n’a jamais eu pour vocation d’expliquer la vie. C’est la vie elle-même qui permet à l’art de s’immerger en elle, de respirer avec elle et de partager son destin.
