« AVANT LES MOTS » PRÉSENTE UN DIALOGUE EMPREINT DE SÉRÉNITÉ ENTRE LE PHOTOGRAPHE FRANÇAIS ERIC POITEVIN ET L’ARTISTE FINLANDAISE ELSA SALONEN. SOUS L'ÉGIDE D'UNE GRAMMAIRE VISUELLE MINIMALISTE, LES DEUX ARTISTES EXPLORENT LA NATURE PAR DES SENTIERS DIVERGENTS, CONVERGEANT POURTANT VERS UNE RÉSONANCE SUBTILE AUTOUR D'UNE INTERROGATION CENTRALE : « COMMENT APPRÉHENDER CE QUI EXISTE ? »
La série photographique des plantes sèches d'Eric Poitevin s'apparente à une « soustraction » délibérée, dépouillant l'image pour la ramener à sa manifestation la plus directe : la représentation se confond avec son sujet. Sa démarche repose sur un mécanisme rigoureux d'effacement, proscrivant toute mise en scène, narration ou suggestion émotionnelle. Ses clichés récusent l'esthétique de « l'instant décisif » au profit d'une temporalité étirée, presque suspendue.
Réalisées dans des conditions d'un contrôle extrême, ses œuvres témoignent d'une rigueur classique alliée d’un minimalisme formel. Un fond blanc, dépourvu de toute ombre, vient « déraciner » le sujet de son contexte originel. Privé de repères environnementaux, le spectateur se voit contraint de toute spéculation narrative pour se confronter exclusivement à l'objet. Dans cette série de photographies, chaque sujet est restitué à l'échelle 1:1, le format du tirage épousant les dimensions réelles du végétal.
Dans cet espace sans référent, chaque plante se dresse avec une posture équilibrée et sensible, acquérant une dimension sculpturale, voire une solennité monumentale.
Eric Poitevin se méfie des rhétoriques romantiques ou écologiques. Loin de vouloir commenter la forêt ou la campagne qu'il côtoie quotidiennement, il mobilise son objectif pour révéler l'épaisseur temporelle des éléments naturels. En évitant les contrastes dramatiques et les fluctuations émotives du clair-obscur, il baigne ses sujets dans une lumière diffuse et uniforme. Son ambition se cantonne à restituer, avec une honnêteté absolue, l'état « réel » de ce qui est à voir.
De son côté, la pratique d'Elsa Salonen ne relève pas de la « représentation » du vivant, mais de sa transmutation. L'artiste part d'une observation empirique : lorsque la vie d’un corps décline, sa pigmentation se métamorphose ; chaque nuance chromatique dans la nature témoigne d'un stade vital précis. S'inspirant des traités médiévaux d'alchimie, elle extrait les pigments des plantes pour les conserver dans des flacons de verre, les juxtaposant aux corolles et tiges décolorés. Ce geste revêt une charge rituelle puissante : les couleurs symbolisent l’« énergie » ou l ‘« âme » de la plante, tandis que les fibres décolorées en constituent la « chair ». Cette dissociation est à la fois physique et métaphorique.
Le travail d’Elsa Salonen est profondément irrigué par l'animisme, percevant l'environnement comme une entité sensible. Dans le culte finlandais de la nature, chaque lieu est régi par un génie tutélaire (haltija), garant de l'équilibre du territoire. L'artiste compose exclusivement avec des matières organiques : météorites, ossements, coquillages ou racines broyés. Chaque substance devient le réceptacle d'une mémoire et d'un savoir ancestral ; le processus de formation devient la structure même du sens. En reliant ainsi la micro-chimie végétale à l'évolution macroscopique du vivant : en mêlant poussière de météorite ou minéraux antiques à ses pigments, elle rappelle, par métaphore, que la vie terrestre et la poussière d’étoiles partagent une même généalogie.
Au sein de l'espace d’exposition, ces deux approches engagent une conversation : chez Eric Poitevin, l’ « immobilité » de l'objet décontextualisé surgissant dans l'absolu du présent ; chez Elsa Salonen, le flux de la matière en constante traduction entre énergie et sédimentation.
Le premier tend vers la neutralité pour atteindre la profondeur par un regard frontal ; la deuxième s'oriente vers le symbole et la métamorphose afin de dévoiler, par la matérialité, des liens invisibles.
Cette juxtaposition opère un ajustement progressif de notre perception du monde. Lorsque l'image est rendue à sa pure présence et la matière décomposée en ses constituants essentiels, l'urgence de l'interprétation s'efface devant l'observation de l'être. La nature n'est plus un décor ni un objet utilitaire ; elle ne justifie rien et ne renvoie à rien d'autre qu'elle-même.
Il en résulte une expérience sensorielle et méditative : l'absence de récit engendre une forme d'étrangeté, tandis que les traces de transformation matérielle nous font ressentir le passage des cycles. L'attention se détourne finalement de l’« interprétation du sens » pour se fixer sur la « manifestation du réel ».
L'exposition se simplifie alors : d'une part, la vision nue des choses ; d'autre part, l'empreinte de leur devenir. Ce qu'elles désignent de concert n'est pas une signification close, mais une temporalité ralentie où l’existence elle-même se donne peu à peu à voir.
